dimanche 21 juin 2009

Le collier rouge


Il se faufile dans l'allée centrale, petit homme en veste gris souris et chemise bleu dur, un sac de sport dans une main, un journal dans l'autre. Il s'installe dans le siège devant le mien, voiture 19, place 32, côté fenêtre. Un petit monsieur transparent, du même gris que sa veste, celui qu'on bouscule et qui s'excuse, celui devant lequel on passe sans le voir, l'employé derrière l'hygiaphone, le fils du poinçonneur des Lilas, un reflet insignifiant dans la vitre d'un wagon.
Le train s'engouffre dans les tunnels successifs qui nous mènent vers l'ouest avant de filer le long des champs de blé et d'éoliennes.
Un trait de couleur dans la vitre, je lève les yeux. Mon petit bonhomme a posé son journal. Il tient dans sa main un collier rouge, perles de pierre, lisses et rondes. Il dispose le collier autour de ses doigts comme autour d'un cou, les perles glissent au creux de sa paume, le long de son poignet. Il les caresse, les réchauffe, les fait jouer dans sa main. La vitre réfléchit son sourire et son regard.
Ce soir, quelqu'un l'attend.

dimanche 14 décembre 2008

Mon beau sapin

Depuis la fin novembre on m'a mise aux sapins. Au début c'était calme, maintenant c'est la folie. Tous les matins je mets mon polo jaune et rouge avec mon badge épinglé sous la broderie Jardimax. Sur le badge, je m'appelle Sophie. En vrai je ne m'appelle pas comme ça mais mon chef m'a dit le premier jour ton prénom est trop tarte ici tu t'appelleras Sophie ce sera plus simple. De toute façon personne ne m'appelle ni Sophie ni autrement on me dit juste eh toi là-bas viens voir un peu. Les sapins on en a trois sortes. Les épiceas qui sentent bon les aiguilles tombent vite mais qui ne coûtent pas cher. Les nordmann qui tiennent bien mais qui ne sentent rien. Et les nobilis qui font tout et c'est le top. Je répète mon petit couplet toute la journée mais j'aime bien. Je prends le sapin je l'enfile dans la machine et il ressort dans un filet comme un saucisson je retaille le pied avec ma scie je le mets dans la bûche et je tape sur le sol pour bien l'enfoncer. Avec les sapins ça va. Avec les gens c'est plus dur. Il y a ceux qui achètent le plus beau ben quand même chéri on va pas prendre celui-là il est ridicule rappelle-toi l'année dernière celui des voisins cette fois-ci faut marquer le coup. J'ai eu hier une dame qui rapportait le sapin acheté par son mari parce qu'il était trop petit. Les enfants aussi en veulent un grand. Au début je disais c'est bien aussi un pas trop grand tu pourras accrocher l'étoile tout seul en haut mais maintenant je ne me fatigue plus passé cinq ans le coup de l'étoile ça ne leur fait plus ni chaud ni froid. De toute façon les gens ne me voient pas. A la limite je préfère parce que sinon ils croient que je suis sourde t' as vu la fille elle est plutôt rustique ouais pour faire ce boulot ça vaut mieux t'as vu ses mains on dirait des battoirs ouais elle fait pas dans la dentelle. Bon je le sais bien tout ça que je suis pas une beauté et le reste je n'ai pas besoin qu'on me le répète mais ça je ne peux pas le dire. Alors je prends le sapin je l'enfile dans la machine je retaille le pied je le mets dans la bûche je tape sur le sol pour bien l'enfoncer en me disant que Noël ça n'est qu'un mauvais moment à passer.

lundi 10 novembre 2008

"Je voudrais que tout reste bien pour toujours"

"Je voudrais que tout reste bien pour toujours, voilà ma réponse.
(...)Que ce soir tu me prépares des sandwiches pour demain et que demain j'ai le droit d'aller pêcher et que tu ne te fais pas de souci parce que tu ne sais pas où je suis et que grand-père sera toujours vivant et que vous tous aussi vous serez toujours vivants et que les poissons ne cesseront pas de nager dans la rivière et qu' Osijek va arrêter de brûler et que l'an prochain l'Etoile rouge gagnera encore la coupe d'Europe et que jamais grand-mère Katarina ne sera en panne de voisines et de café et que, en réalité, Nena Fatima entend tout même si elle n'entend rien, que les maisons font de la musique et qu'à partir de maintenant, immédiatement, personne n'aura à se casser la tête à propos de la Croatie et qu'il y a des petites cases pour y mettre des goûts de telle sorte que nous puissions les échanger les une avec les autres et que nous ne devons pas oublier comment on fait pour se serrer dans les bras les une des autres et...
Les lèvres de ma mère tremblent. D'accord, dit-elle, et c'est la première fois depuis qu'il y a des premières fois en la matière qu'elle ne dit pas: Mais ne va pas trop loin."

Le soldat et le gramophone. Sasha Stanishitch.

mercredi 5 novembre 2008

Petits plaisirs du jour

Ce vieil homme qui repeint soigneusement son portail en rouge pétant, le sourire de celui-ci qui file sur son vélo et lâche soudain son guidon comme un enfant, la petite fille de deux ans qui dit non non non en éclatant de rire, ses dents comme des perles, une main dans mes cheveux coupés courts, un nouveau livre dans mon sac, et dans ma poche la clé de ma maison.

lundi 13 octobre 2008

A l'ombre des arbres rouges

Ma mère avait un jardin japonais. Une terrine d'un noir vernissé, grande comme un livre, posée sur une petite table au pied gracile, garnie de cuir, trônant devant la fenêtre du salon. Trois cactus, une japonaise de porcelaine en kimono jaune, tenant une ombrelle rouge, fixée par une pique sur l'arc d'un pont enjambant une rivière de graviers turquoise. Un chemin de sable d'un jaune criard. J'étais fascinée par cet univers miniature. Je passais des heures à voyager sur cette rivière, à traverser ce pont, à inventer une vie à cette poupée minuscule. La pluie frappait la vitre qui dégoulinait d'ennui. Mon propre univers était alors plus étroit encore que ce jardin.

mercredi 27 août 2008

La poésie des chemins creux (3)


Bien sûr, il représentait déjà un monde en voie de disparition, un monde où les champs n'étaient pas quadrillés pour obéir à la puissance des machines, mais séparés par des haies qui brisaient le vent et limités par le ruisseau qui coulait en contrebas. Bien sûr, il n'avait aucune ambition sinon celle de vivre des oeufs de ses poules et de rester en paix. Bien sûr, la jument Rosa mourut et fut remplacée par un tracteur rutilant. Bien sûr, ça ne pouvait pas durer. Les bulldozers ronflaient déjà, qui allaient mettre cette campagne au carré, arracher les haies et niveler les talus, exposant ainsi la terre à tous les vents, entassant les souches en de gigantesques bûchers. Les cabanes de planches étaient déjà condamnées à disparaître au profit des poulaillers industriels. Les paysans commençaient à parler de rentabilité, leurs rêves de grandeur les transformant en proies faciles pour le Crédit Agricole, avide de leur vendre de l'argent pour bétonner les étables et les cours de ferme pendant que les antiquaires les débarrassaient de leur meubles au profit du formica.

Fort heureusement, les ingénieurs ont attendu la mort de mon grand-père en 1965 pour s'attaquer aux pommiers tordus de son verger et défoncer le chemin creux qui menait à son champ.
Le hasard fait bien les choses, parfois.


mardi 26 août 2008

La poésie des chemins creux (2)


Après leur mariage, mes grands-parents n'ont plus bougé. Leur ferme est devenue tout leur univers, peuplée de trois chèvres, quelques poules et deux vaches. Mon grand-père s'est attaché à cette terre qui ne lui appartint jamais. Tel un Elzéard Bouffier breton, imperturbable, il plantait des arbres. En voir abattre un seul lui était douloureux: "Toute une vie pour qu'il pousse, cinq minutes pour le voir tomber." Les haies de ses champs étaient soigneusement entretenues et le chemin creux qui y menait, patiemment empierré. Le sentiment de propriété lui était étranger: "Je n'ai besoin que de mes mains au bout de mes bras et de mon couteau dans ma poche", disait-il. Je les revois, ses mains, à la fin de sa vie, pièces de bois sculptées, au repos sur la table, toujours entrouvertes, la gauche mutilée par une batteuse, le pouce et l'index sectionnés. Je sens la puissance de ses bras lorsqu'il me soulève et me hisse sur le large dos de la gigantesque Rosa, la jument de labour du fermier voisin. La petite fille que j'étais l'observait au travail, aiguisant sa faux d'un geste souple, faisant surgir un visage d'un bâton en quelques coups de canif, allant et venant sans hâte, la courbe de sa main sur la joue d'une pomme, au pied de l'arbre greffé par ses soins.

Ma grand-mère était à la fois l'économe, la gestionnaire, la commerçante, le lien avec le monde. Sans elle, les enfants auraient fait l'école buissonnière et couru dans l'herbe chaque jour de la semaine. Sans elle, les lapins auraient peuplé la planète entière car lui n'en tuait jamais un seul, pas même pour le manger. C'est elle qui corrigeait les enfants à coups de badine, jamais lui n'a levé la main sur eux, ni même élevé la voix.

Le soir venu, cet homme peu bavard connaissait son heure de gloire. C'était un conteur hors pair, invité, courtisé, de ferme en ferme, au fil des veillées. Il avait en mémoire nombre de contes bretons qu'il distillait peu à peu, comme un feuilleton, avec un art consommé du suspense. C'était là son seul orgueil.
(à suivre)

lundi 25 août 2008

La poésie des chemins creux


Mon grand-père était un homme impressionnant. Par sa taille tout d'abord. Dans un groupe, il dominait toujours de la tête et des épaules. Par son regard aussi, ses yeux d'un bleu très clair sous les mèches de cheveux blancs, qui semblaient peser sur vous comme un jugement. Pourtant il ne jugeait plus personne depuis longtemps, et je doûte qu'il l'eût jamais fait. En réalité, son regard était plus mélancolique et lointain que sévère, avec même une pointe d'ironie. Il a toujours gardé sa moustache de Poilu, semblable à celle du Tigre, une moustache qui se teintait d'orange lorsqu'il buvait du Sic, cette boisson chimique que nous servait ma grand-mère pour faire moderne.
C'était déjà un très vieil homme quand j'ai débarqué dans sa vie. Il était né en 1882, l'année où Jules Ferry a rendu l'école obligatoire, dix ans après la Commune et la fin de la guerre de 70.
Il s'était marié tard, à quarante ans, quelques années après la Grande Guerre. Il ne parlait jamais de cette guerre qu'il avait vécue dans les tranchées, son cortège d'horreurs avait renforcé son pacifisme et sa méfiance vis à vis des hommes et du pouvoir. L'ypérite l'accompagna le reste de sa vie, à chacune de ses respirations laborieuses.
Ma grand-mère avait vingt-deux ans quand ils se sont mariés. Sa jeunesse, son enthousiasme et son énergie rassuraient son époux et le faisaient sourire, lui qui avait déjà ralenti son pas. Ils prirent une petite ferme au plus profond de la Bretagne, à quelques kilomètres de leur village natal. Mon grand-père avait beaucoup roulé sa bosse auparavant. La pauvreté jetait les paysans sur les routes, vers les villes et leurs usines. Ses pas l'avaient mené jusqu'au port du Havre, autour des paquebots partant vers l'Amérique. Mais il n'a jamais embarqué. A son retour, il maîtrisait bien le français, à l'oral comme à l'écrit, ce qui n'était pas si courant dans la Bretagne d'alors.
(A suivre)

mercredi 20 août 2008

Dernier bateau avant demain

pourtant elles étaient là ces secondes de vie
la dernière fois que j'ai porté mon enfant sur la hanche
la dernière fois que sa main s'est glissée dans la mienne
ces instants où je m'asseyais à la table avec confiance
alors que j'étais pour toujours ton enfant
le temps de ta joue encore douce
avant le temps des larmes et du bord de la tombe
je les cherche et crois les saisir mais elles me glissent des mains
petits poissons d'argent le long d'un fil qui me brûle les doigts

mercredi 13 août 2008

Rayon de soleil - Sun ray