mercredi 11 novembre 2009

Peace and love, etc

Il y a des jours où l'on déborde d'amour pour l'humanité tout entière. Et d'autres où c'est... plus compliqué. Par exemple, hier. Je suis en ville, pressée, la poste va fermer, une pile de lettres urgentes sur le siège passager. Il pleut à seaux. Je m'engouffre dans ce parking. Pourtant, je le sais qu'il n'y a jamais de places sur celui-là. Evidemment, pas le moindre petit espace où me glisser. Et, cerise sur le gâteau, je me retrouve coincée par une voiture mal garée. Impossible de tourner pour m'en sortir. Je passe la marche arrière. La voiture qui me suit avance encore un peu plus. Mais qu'est-ce qu'elle veut, celle-là? Ca se voit pourtant que je veux reculer! Je klaxonne. En plus, elle me regarde. Non mais c'est pas possible, elle ne comprend rien ou elle est idiote? Je sors de ma voiture. En un instant, je suis trempée. Je m'avance vers elle, vociférant. Elle baisse sa vitre. Ah, enfin! On va pouvoir s'expliquer! Pas du tout. Elle me sourit! Et pas un sourire narquois, du genre "je sais que ma voiture coince la vôtre et ça m'amuse", non, un beau sourire, franc et direct. Un sourire SYMPATHIQUE. "Ah d'accord, je recule alors..."
Ma colère retombe. Comme si je m'étais lâché une grosse pierre sur les pieds. Je remonte dans ma voiture et je file. Doux.
La ville rend fou.

De vieilles photos, des nouvelles aussi à venir, sous une autre forme ici: le bleu du ciel-photos

dimanche 8 novembre 2009

Drôles d'oiseaux


Quiberon - Grande Plage - 05/11/2009

mercredi 4 novembre 2009

La cape de Mère Solange

Je n'ai jamais été sous la cape de Mère Solange. Une longue cape de lourd drap noir qu'elle accrochait chaque matin à sa place réservée, au-dessus de la rangée de porte-manteaux, devant la classe de 7ème. Non, j'étais bien trop sage pour cela. José, lui, y allait souvent. Son visage tordu de grimaces tant il peinait à prononcer deux syllabes de suite faisait hurler de rire la classe tout entière. "Va te calmer sous la cape!" lui ordonnait la maîtresse.
Notre vie de tous les jours était pavée d'embûches. Il ne fallait pas creuser trop profond dans le bac à sable parce qu'en bas, c'était l'enfer. Ce qui pouvait sans peine laisser supposer que le diable en personne m'attendait avec sa fourche sous la planche de bois des cabinets dans la cour des petits.
"Dieu voit tout ce que vous faites, jour et nuit, et les morts qui sont au paradis aussi." Le soir venu, je ne pouvais qu'à grand peine affronter le noir derrière les vitres de ma chambre, risquant à tout moment de tomber nez à nez avec une cohorte de spectres.
Nous vivions cependant une époque moderne puisque nous avions appris depuis peu que mordre accidentellement l'hostie de la communion ne faisait plus saigner le petit jésus, quel soulagement.
Mais le rideau du confessionnal restait sacré et devait être manié avec de grandes précautions afin de ne pas être foudroyé sur place.
Mère Solange détenait aussi des armes redoutables. La carte rose n'en était pas la moindre. Truffée de cases, cette carte devait être signée chaque fin de semaine à la sortie de la messe. Dans sa grande bonté, Mère Solange nous autorisait à assister à l'office du samedi soir (mais on sentait bien que seule la messe du dimanche comptait vraiment à ses yeux). Toute carte non signée valait aux coupables un interrogatoire en règle le lundi matin, devant toute la classe, et non, avoir vu la messe à la télé chez sa grand-mère n'avait aucune valeur.
Entre les pères qui -au mieux- tapaient du poing sur la table à la maison et les mille châtiments promis par les religieuses à l'école, il n'était pas si difficile de rester sur le droit chemin.
Et finalement, on s'en est bien tiré, en mai 68, puisque, grâce aux prières de tout le couvent, les communistes ne sont pas venus nous égorger...

mercredi 28 octobre 2009

"Un petit air de Méditerranée dans l'Atlantique"

Une phrase trouvée dans un livre sur cette île résume assez bien la langueur qui nous gagne en cette escapade d'arrière-saison: "L'île de Ré donne envie de rouler en Deux-Chevaux, d'apprendre à jouer aux boules et ne plus boire que du vin".
Précision importante cependant: ceci n'est valable que hors-saison...!

lundi 26 octobre 2009

Le Goût âpre des kakis


J'ai lu cet été Le Goût âpre des kakis de Zoyâ Pirzâd, un petit livre que j'avais d'abord remarqué pour sa couverture, comme un patchwork, son papier et sa typographie, oui, je l'avoue, je suis sensible à l'objet-livre, pas vous?
Et puis j'ai lu. Cinq nouvelles. Non, ne fuyez pas déjà en marmonnant bof j'aime pas trop les nouvelles trop longues ou trop courtes on est tout de suite lassé ou alors déçu. Celles-ci sont de petits bijoux. Cinq histoires de femmes, jeunes ou moins jeunes, issues de la classe moyenne, qui observent leur propre vie et ne parviennent pas à se satisfaire tout à fait de leur existence. Une écriture simple, des fragments de vie, de petits bouts de destin. Et un charme subtil venu d'Iran où vit l'auteur, oui, l'Iran peut avoir du charme, c'est indéniable ici.
Sans vraiment en connaître la raison, ce livre vous reste dans la tête comme une petite chanson mi triste mi gaie, mais a t-on raison de chercher une explication au charme...

Accessoirement, Le Goût âpre des kakis vient de recevoir le prix du meilleur livre étranger 2009 décerné par Courrier international. Ce qui m'a fait penser à en parler ici.

jeudi 22 octobre 2009

La taille et la tonte, ça défoule!


Voilà déjà un moment que j'étais fâchée avec mon jardin. Trop d'années à le soigner de près -de trop près?- avaient entamé mon enthousiasme. Un été maussade et un mois de septembre aussi sec qu'un désert m'avaient laissée avec des envies de tout raser pour ne laisser que des sédums et des graminées qui pouvaient bien n'en faire qu'à leur tête sans rien me demander.




Quelques jours ailleurs et la vue d'endroits cachés et délicieux auront suffi à réarmer mon courage. Je suis rentrée avec un oeil neuf sur mon carré d'herbe jaunie, mes fleurs fanées et mes arbustes assoiffés.

J'ai tondu, taillé, désherbé, arraché, acheté de nouveaux plants, vidé puis rempli les jardinières, balayé l'allée, entassé les feuilles mortes et les branchages, rempli d'énormes sacs et éliminé tout ça à la déchetterie. Pas tout le même jour! Et puis la pluie est arrivée, faisant tout pousser à vue d'oeil dans la terre encore chaude de l'été.

Une fois le travail terminé, je me suis assise avec un grand verre d'eau à bulles, réconciliée avec mon jardin.




Je repars pour un grand week end, à Paris cette fois, voir ma princesse. Je vous lis lundi!

lundi 19 octobre 2009

Bye bye les fraises, bonjour la soupe

Bon d'accord, j'ai vu pas plus tard qu'hier des gens qui se baignaient (mais ici, certains se baignent toute l'année, ce n'est donc pas significatif) , le soleil est toujours là, enfin surtout entre midi et 16 heures, parce que plus tôt on se gèle, plus tard ça caille et derrière les carreaux, on se prend à rêver d'un éternel été. Je vous connais, vous ne voulez pas l'admettre mais l'été, c'est fini! Ce mois de septembre radieux et ces journées d'octobre flamboyantes, vous savez bien que ce n'est qu'un grignotage sur ce qui vient, inexorablement: le froid piquant, la nuit le matin, la nuit à 5 heures le soir, remettre des chaussettes, chercher ses gants dans le placard et décrocher son manteau. Et la pluie! Parfois des jours durant... Allez, avouez, je vous entends râler et vous plaindre à l'avance derrière l'écran!
Mais avec ce cortège de jours courts, froids, humides, neigeux, tristes, glauques, cafardeux, d'accord j'arrête, vient aussi le plaisir de se mettre au chaud, de se blottir au coin du feu, d'enfiler un gros pull... Et de faire de la soupe!

Une petite recette, ça vous tente? Rien de plus simple:
Vous lavez trois, quatre, cinq courgettes, tout dépend de leur taille et de celle de votre marmite. Vous les coupez en rondelles. Vous coupez un potimarron en morceaux et vous l'épluchez (on dit que la peau se mange mais je n'ai pas encore essayé...), un peu de gros sel et vous mettez tout ça dans votre cocotte-minute (ou votre marmite mais c'est beaucoup plus long). Une petite demi-heure à feu doux, une petite demi-heure feu éteint sous la cocotte, vous ouvrez et vous mixez avec deux portions de kiri (ou de la crème, c'est bon tout pareil). Vous servez dans un joli bol. Et vous me donnez votre avis!

Et pour ceux qui ne sauraient pas, un potimarron c'est ça. Il se garde très longtemps, il est très riche en vitamines de toute sorte, les morceaux se congèlent très bien, on peut le remplacer par du potiron mais c'est dommage.

dimanche 11 octobre 2009

Une île

Petite parenthèse dans l'océan...

mercredi 7 octobre 2009

A bientôt

Je pars faire un tour et puis je reviens.

samedi 3 octobre 2009

On devrait plus souvent suivre le regard des petites filles ou comment découvrir des étoiles brillantes dans un endroit inattendu.


- Un grand maigre au pantalon trop grand et trop remonté, main dans la main avec une petite ronde.
- Une jeune fille au cheveu triste et en jogging avachi, qui tenait dans ses bras un jeune terre-neuve, a t-elle prévu le budget croquettes?
- Une toute petite fille les yeux en l'air vers les étoiles de toutes les couleurs collées sur la voûte en béton du passage couvert le plus laid du monde près de la bibliothèque. Je n'avais jamais vu ces étoiles.
- Une jeune femme en tailleur pantalon qui marchait comme un loubard en roulant des hanches et des épaules. Pourquoi?
- Une femme très belle aux cheveux très courts.
- Un homme plongé dans un roman policier sur le mur du parking.

Et vous, qui avez-vous croisé aujourd'hui?

jeudi 1 octobre 2009

Clin d'oeil à l'enfance

"Petit cochon, petit cochon, je vais souffler sur ta maison...!"
Je ne sais pas si beaucoup d' enfants fabriquent encore des bébêtes avec les baies des rosiers, ni des couronnes en feuilles de châtaignier... mais nous, on s'amusait bien!




mardi 29 septembre 2009

Morning Glory



Tout au nord de l'Australie, il existe un nuage tellement beau qu'on lui a donné un nom...


Crédit photos
:http://www.greenhorsesociety.com/Clouds/sable_glory_2.htm

Précision du 22 octobre 2009: Nathalie, à qui décidément rien n'échappe, vient de me faire remarquer que ces photos n'avaient nullement été prises en Australie mais au Canada et plus précisément en Nouvelle-Ecosse, non loin du Maine et du Québec... Ce qui, vous avouerez, n'est pas du tout la même chose! Voilà, ça m'apprendra à décoder jusqu'au bout les liens que j'affiche.

dimanche 27 septembre 2009

Sous la pluie

Une silhouette dégingandée au bord de la route, sous la pluie battante: "Jour M'dam', j'vais vers Baden là..." (Sans doûte grâce à la télé, les petits bretons ont oublié leur accent du coin, ils parlent désormais avec l'accent des cités lointaines).
Le baggy entre les genoux, de grosses baskets défoncées, des mains énormes aux jointures noueuses, pleines de bagues en ferraille, une fourchette de cantine enroulée autour du poignet.
"Vous avez raté votre bus?
- Ouais, vous savez, les bus, ça marche pas trop là où j'habite, sont pas à la bonne heure et vont pas au bout.
- Vous êtes à la Chambre des Métiers?
- Ouais, j'suis en alternance (il se redresse et ses épaules se détendent), j'suis chez un plaquiste et pi j'vais aux cours aussi. J'voulais faire mécanique mais...
-Plus de place?
-Mmm...Ya eu des embrouilles pour s'inscrire. Mais ça va, le patron est cool. Ben j'm'arrête là, au carrefour. M'ci M'dam'. Bonne journée hein?"

Il descend, la pluie tombe toujours. Il se met à courir mais bizarrement, en sautant d'un pied sur l'autre, pour finalement s'engouffrer dans une petite maison toute proche.
Et de le voir courir ainsi comme un petit garçon qu'il est encore, je ne sais pas pourquoi mais ça me serre le coeur.

dimanche 21 juin 2009

Le collier rouge


Il se faufile dans l'allée centrale, petit homme en veste gris souris et chemise bleu dur, un sac de sport dans une main, un journal dans l'autre. Il s'installe dans le siège devant le mien, voiture 19, place 32, côté fenêtre. Un petit monsieur transparent, du même gris que sa veste, celui qu'on bouscule et qui s'excuse, celui devant lequel on passe sans le voir, l'employé derrière l'hygiaphone, le fils du poinçonneur des Lilas, un reflet insignifiant dans la vitre d'un wagon.
Le train s'engouffre dans les tunnels successifs qui nous mènent vers l'ouest avant de filer le long des champs de blé et d'éoliennes.
Un trait de couleur dans la vitre, je lève les yeux. Mon petit bonhomme a posé son journal. Il tient dans sa main un collier rouge, perles de pierre, lisses et rondes. Il dispose le collier autour de ses doigts comme autour d'un cou, les perles glissent au creux de sa paume, le long de son poignet. Il les caresse, les réchauffe, les fait jouer dans sa main. La vitre réfléchit son sourire et son regard.
Ce soir, quelqu'un l'attend.

dimanche 14 décembre 2008

Mon beau sapin

Depuis la fin novembre on m'a mise aux sapins. Au début c'était calme, maintenant c'est la folie. Tous les matins je mets mon polo jaune et rouge avec mon badge épinglé sous la broderie Jardimax. Sur le badge, je m'appelle Sophie. En vrai je ne m'appelle pas comme ça mais mon chef m'a dit le premier jour ton prénom est trop tarte ici tu t'appelleras Sophie ce sera plus simple. De toute façon personne ne m'appelle ni Sophie ni autrement on me dit juste eh toi là-bas viens voir un peu. Les sapins on en a trois sortes. Les épiceas qui sentent bon les aiguilles tombent vite mais qui ne coûtent pas cher. Les nordmann qui tiennent bien mais qui ne sentent rien. Et les nobilis qui font tout et c'est le top. Je répète mon petit couplet toute la journée mais j'aime bien. Je prends le sapin je l'enfile dans la machine et il ressort dans un filet comme un saucisson je retaille le pied avec ma scie je le mets dans la bûche et je tape sur le sol pour bien l'enfoncer. Avec les sapins ça va. Avec les gens c'est plus dur. Il y a ceux qui achètent le plus beau ben quand même chéri on va pas prendre celui-là il est ridicule rappelle-toi l'année dernière celui des voisins cette fois-ci faut marquer le coup. J'ai eu hier une dame qui rapportait le sapin acheté par son mari parce qu'il était trop petit. Les enfants aussi en veulent un grand. Au début je disais c'est bien aussi un pas trop grand tu pourras accrocher l'étoile tout seul en haut mais maintenant je ne me fatigue plus passé cinq ans le coup de l'étoile ça ne leur fait plus ni chaud ni froid. De toute façon les gens ne me voient pas. A la limite je préfère parce que sinon ils croient que je suis sourde t' as vu la fille elle est plutôt rustique ouais pour faire ce boulot ça vaut mieux t'as vu ses mains on dirait des battoirs ouais elle fait pas dans la dentelle. Bon je le sais bien tout ça que je suis pas une beauté et le reste je n'ai pas besoin qu'on me le répète mais ça je ne peux pas le dire. Alors je prends le sapin je l'enfile dans la machine je retaille le pied je le mets dans la bûche je tape sur le sol pour bien l'enfoncer en me disant que Noël ça n'est qu'un mauvais moment à passer.

lundi 10 novembre 2008

"Je voudrais que tout reste bien pour toujours"

"Je voudrais que tout reste bien pour toujours, voilà ma réponse.
(...)Que ce soir tu me prépares des sandwiches pour demain et que demain j'ai le droit d'aller pêcher et que tu ne te fais pas de souci parce que tu ne sais pas où je suis et que grand-père sera toujours vivant et que vous tous aussi vous serez toujours vivants et que les poissons ne cesseront pas de nager dans la rivière et qu' Osijek va arrêter de brûler et que l'an prochain l'Etoile rouge gagnera encore la coupe d'Europe et que jamais grand-mère Katarina ne sera en panne de voisines et de café et que, en réalité, Nena Fatima entend tout même si elle n'entend rien, que les maisons font de la musique et qu'à partir de maintenant, immédiatement, personne n'aura à se casser la tête à propos de la Croatie et qu'il y a des petites cases pour y mettre des goûts de telle sorte que nous puissions les échanger les une avec les autres et que nous ne devons pas oublier comment on fait pour se serrer dans les bras les une des autres et...
Les lèvres de ma mère tremblent. D'accord, dit-elle, et c'est la première fois depuis qu'il y a des premières fois en la matière qu'elle ne dit pas: Mais ne va pas trop loin."

Le soldat et le gramophone. Sasha Stanishitch.

mercredi 5 novembre 2008

Petits plaisirs du jour

Ce vieil homme qui repeint soigneusement son portail en rouge pétant, le sourire de celui-ci qui file sur son vélo et lâche soudain son guidon comme un enfant, la petite fille de deux ans qui dit non non non en éclatant de rire, ses dents comme des perles, une main dans mes cheveux coupés courts, un nouveau livre dans mon sac, et dans ma poche la clé de ma maison.

lundi 13 octobre 2008

A l'ombre des arbres rouges

Ma mère avait un jardin japonais. Une terrine d'un noir vernissé, grande comme un livre, posée sur une petite table au pied gracile, garnie de cuir, trônant devant la fenêtre du salon. Trois cactus, une japonaise de porcelaine en kimono jaune, tenant une ombrelle rouge, fixée par une pique sur l'arc d'un pont enjambant une rivière de graviers turquoise. Un chemin de sable d'un jaune criard. J'étais fascinée par cet univers miniature. Je passais des heures à voyager sur cette rivière, à traverser ce pont, à inventer une vie à cette poupée minuscule. La pluie frappait la vitre qui dégoulinait d'ennui. Mon propre univers était alors plus étroit encore que ce jardin.

mercredi 27 août 2008

La poésie des chemins creux (3)


Bien sûr, il représentait déjà un monde en voie de disparition, un monde où les champs n'étaient pas quadrillés pour obéir à la puissance des machines, mais séparés par des haies qui brisaient le vent et limités par le ruisseau qui coulait en contrebas. Bien sûr, il n'avait aucune ambition sinon celle de vivre des oeufs de ses poules et de rester en paix. Bien sûr, la jument Rosa mourut et fut remplacée par un tracteur rutilant. Bien sûr, ça ne pouvait pas durer. Les bulldozers ronflaient déjà, qui allaient mettre cette campagne au carré, arracher les haies et niveler les talus, exposant ainsi la terre à tous les vents, entassant les souches en de gigantesques bûchers. Les cabanes de planches étaient déjà condamnées à disparaître au profit des poulaillers industriels. Les paysans commençaient à parler de rentabilité, leurs rêves de grandeur les transformant en proies faciles pour le Crédit Agricole, avide de leur vendre de l'argent pour bétonner les étables et les cours de ferme pendant que les antiquaires les débarrassaient de leurs meubles au profit du formica.

Fort heureusement, les ingénieurs ont attendu la mort de mon grand-père en 1965 pour s'attaquer aux pommiers tordus de son verger et défoncer le chemin creux qui menait à son champ.
Le hasard fait bien les choses, parfois.


mardi 26 août 2008

La poésie des chemins creux (2)


Après leur mariage, mes grands-parents n'ont plus bougé. Leur ferme est devenue tout leur univers, peuplée de trois chèvres, quelques poules et deux vaches. Mon grand-père s'est attaché à cette terre qui ne lui appartint jamais. Tel un Elzéard Bouffier breton, imperturbable, il plantait des arbres. En voir abattre un seul lui était douloureux: "Toute une vie pour qu'il pousse, cinq minutes pour le voir tomber." Les haies de ses champs étaient soigneusement entretenues et le chemin creux qui y menait, patiemment empierré. Le sentiment de propriété lui était étranger: "Je n'ai besoin que de mes mains au bout de mes bras et de mon couteau dans ma poche", disait-il. Je les revois, ses mains, à la fin de sa vie, pièces de bois sculptées, au repos sur la table, toujours entrouvertes, la gauche mutilée par une batteuse, le pouce et l'index sectionnés. Je sens la puissance de ses bras lorsqu'il me soulève et me hisse sur le large dos de la gigantesque Rosa, la jument de labour du fermier voisin. La petite fille que j'étais l'observait au travail, aiguisant sa faux d'un geste souple, faisant surgir un visage d'un bâton en quelques coups de canif, allant et venant sans hâte, la courbe de sa main sur la joue d'une pomme, au pied de l'arbre greffé par ses soins.

Ma grand-mère était à la fois l'économe, la gestionnaire, la commerçante, le lien avec le monde. Sans elle, les enfants auraient fait l'école buissonnière et couru dans l'herbe chaque jour de la semaine. Sans elle, les lapins auraient peuplé la planète entière car lui n'en tuait jamais un seul, pas même pour le manger. C'est elle qui corrigeait les enfants à coups de badine, jamais lui n'a levé la main sur eux, ni même élevé la voix.

Le soir venu, cet homme peu bavard connaissait son heure de gloire. C'était un conteur hors pair, invité, courtisé, de ferme en ferme, au fil des veillées. Il avait en mémoire nombre de contes bretons qu'il distillait peu à peu, comme un feuilleton, avec un art consommé du suspense. C'était là son seul orgueil.
(à suivre)